LILLE

28-29 mars

2024

Appel à communication

Lors de la sortie du film Il faut sauver le soldat Ryan (Steven Spielberg, 1998), beaucoup ont souligné le réalisme de la séquence du débarquement qui a contribué à faire du film un témoignage vivant des horreurs de la guerre. Le succès du film a ensuite incité de nombreux vétérans survivants de la Seconde Guerre mondiale et leurs familles, ainsi que des touristes, à se rendre encore plus nombreux1 sur les lieux de mémoire de la Seconde Guerre mondiale, montrant ainsi une fois de plus que le tourisme, les arts et la (les) mémoire(s) sont étroitement liés. Alors que 2024 marquera le 80e anniversaire du Débarquement en Normandie et donnera lieu à de nombreuses célébrations pour entretenir la mémoire de cet événement, cette conférence internationale sur le Tourisme, les Arts et la (les) Mémoire(s) se propose d’étudier les liens entre ces trois notions.

Le thème de la guerre est malheureusement celui qui favorise la superposition de ces notions, amenant les touristes à marcher sur les pas des soldats évoqués Flanders Fields de John Mc Crae, à se rendre sur les lieux de tournage et voir les paysages liés aux œuvres évoquant la guerre comme le Wilfried Owen Memorial anciennement connu sous le nom de La maison forestière dans le Nord de la France.2 Les touristes peuvent également se rendre dans des expositions de peintures ou de dessins, tels ceux d’Otto Dix traduisant l’obsédante représentation apocalyptique de la Première Guerre mondiale, ou encore ceux de Léon Delarbre, David Olère et Denis Guillon qui prirent de grands risques en dessinant/caricaturant les atrocités commises à Auschwitz, Buchenwald, Dora et Ellrich afin d’apporter leur témoignage sur les horreurs de la Seconde Guerre mondiale.3 

Les touristes peuvent également visiter différents types de mémoriaux de guerre. Ils peuvent parcourir les nombreux sentiers du souvenir qui traversent les cimetières, se rendre dans des lieux de mémoire ou centres commémoratifs, tel le récent et très moderne centre John Monash dédié au corps expéditionnaire australien durant la Première Guerre mondiale.4 Ces mémoriaux et la manière dont ils sont conçus représentent en effet une forme d’art en soi, destinée à honorer la mémoire des soldats dont les noms « vivent pour toujours ». Le cénotaphe de Whitehall et le mémorial de Thiepval témoignent ainsi de l’œuvre d’Edwin Lutyens tandis que le Mall de Washington D.C. rassemble plusieurs monuments conçus par différents architectes qui, chacun à leur manière, rendent hommage aux soldats américains tombés au champ d’honneur. 

La mémoire peut donc être collective et souvent liée à un événement traumatisant, même si les gens peuvent avoir des souvenirs différents de cet événement. On peut par exemple penser aux différents types de souvenir qu’ont les touristes lorsqu’ils se rendent à Ground Zero et visitent le mémorial, parfois sous la houlette de New-Yorkais qui ont eux aussi leur propre souvenir de cette journée.5 Cependant, ils contribuent tous à la mémoire collective de ce jour fatidique et de ses victimes sur un site qui est devenu un lieu national de commémoration.

La guerre et autres tragédies ne sont pas le seul thème où les trois notions de tourisme, d’art et de mémoire(s) se chevauchent. Par exemple, les touristes peuvent célébrer l’impressionnisme en visitant la maison de Claude Monet à Giverny. Ils peuvent aussi garder vivante la mémoire de différents types d’artistes, par exemple en se rendant dans des musées et des lieux liés à Jane Austen, tel Lyme Park géré par le National Trust dans le Cheshire et ayant servi à représenter Pemberley, belle demeure fictive de M. Darcy dans l’adaptation d’Orgueil et Préjugés qu’en fit la BBC en 1995.6 Les lieux ayant accueilli le tournage La Mélodie du bonheur (Robert Wise, 1966) en Autriche continuent à accueillir des touristes qui, dans un mouvement collectif, peuvent se souvenir avec tendresse de leur propre enfance lorsqu’ils virent le film pour la première fois, la nostalgie étant une sorte d’association intime qui aide également à « vendre le passé ».7

Par conséquent, nous invitons les auteurs à étudier la manière dont différents types d’art, qu’il s’agisse de films, de peintures, de romans, de poèmes, de statues ou de monuments, peuvent amener les touristes à revisiter et à entretenir des souvenirs, qu’ils soient tragiques, historiques, littéraires ou musicaux, comme par exemple Graceland, dédié à la mémoire d’Elvis Presley, le musée des Beatles de Liverpool ou encore le musée Serge Gainsbourg, récemment ouvert à Paris dans son ancien domicile.8

La conférence vise également à rassembler des chercheurs qui s’intéressent à la façon dont l’imbrication du tourisme, des arts et de la (des) mémoire(s) a évolué et s’est peut-être adaptée à l’époque actuelle. En effet, la manière dont la (les) mémoire(s) est (sont) célébrée(s) à travers les arts puis par les touristes peut également varier dans le temps, conduisant à voir le passé une fois de plus comme un « pays étranger »9 et aboutissant à une certaine déconstruction de la (des) mémoire(s) passée(s), ainsi qu’à une remise en question des pratiques touristiques et muséographiques. Par exemple, les touristes qui se rendent près de Parliament Square à Londres peuvent voir la statue de l’ancien député et premier ministre Winston Churchill, œuvre d’Ivor Roberts-Jones, qui a fait l’objet d’un débat sur les statues de personnages historiques liés à l’esclavage et au racisme. Les touristes peuvent visiter des expositions sur les artistes de l’école de la rivière Hudson et les peintures de Frederic Remington, qui célèbrent tous une mémoire et une vision spécifiques des espaces naturels américains du XIXe siècle, tandis que les peintures de cow-boys de Will Cotton tendent à déconstruire cette vision.10

Les progrès liés au mouvement pour les droits civiques ainsi qu’au mouvement Black Lives Matter ont progressivement contribué à l’ouverture ou à la modification des lieux liés à l’histoire de l’esclavage, à l’image du musée de la plantation Whitney qui a ouvert ses portes en 2015 en tant que « tout premier musée de l’esclavage aux États-Unis », « déconstruisant le récit romancé des visites de plantations ».11  Le documentaire Descendant (Margaret Brown, 2022) de Netflix, primé à Sundance, qui raconte la découverte de l’épave de la Clotilda près de Mobile, en Alabama, et ses conséquences sur les descendants afro-américains des esclaves transportés, a donné lieu à l’ouverture d’une exposition spéciale à l’Africatown Heritage House, alors que des touristes commençaient à arriver pour visiter Mobile et son cimetière noir d’Oaklawn.12 Les films et les documentaires peuvent également conduire à une déconstruction des souvenirs. Par exemple, les touristes qui ont visité Houston au Texas, le Centre spatial Kennedy et Cap Canaveral en Floride entre les années 1960 et 1980 savaient probablement qui était Werhner von Braun. L’ancien scientifique nazi, qui avait créé la fusée V2 et s’était rendu aux Américains avec une partie de son équipe, contribua ensuite à améliorer les fusées du programme spatial américain, et fut notamment mis en avant par Disney dans les années 1950 en tant que conseiller technique et parfois animateur de programme de télévision Tomorrowland produit par Disney.13 On peut également deviner sa présence sous les traits du scientifique en chef et de son équipe parlant tous avec un accent allemand prononcé dans L’étoffe des héros (Philip Kaufman, 1983). Mais les touristes d’aujourd’hui pourraient bien avoir une vision différente de leurs homologues des années 1960 et suivantes concernant la contribution des étrangers (et des femmes) au programme spatial américain grâce aux Figures de l’ombre (Theodore Melfi, 2016) où il n’y a pas de personnage de Von Brown puisqu’il est ironiquement remplacé par un survivant juif polonais dont les parents sont morts dans un camp nazi.14 

Ce colloque international se propose donc d’étudier les multiples relations entre tourisme, arts et mémoire(s) et leurs évolutions, qu’il s’agisse de tourisme lié à un conflit, à l’histoire, la littérature, au cinéma ou parfois d’un tourisme mémoriel nostalgique. La conférence se déroulera de préférence en présentiel à l’Université de Lille, France (à la Faculté des langues, cultures et sociétés sur le campus de Roubaix), ou en distanciel au cas par cas. 

Les propositions peuvent porter sur tous les aspects mentionnés ci-dessus et sur d’autres aspects de la relation entre le tourisme, les arts et la (les) mémoire(s) dans différents pays, pour autant qu’elles croisent les trois notions de tourisme, d’arts et de (des) mémoire(s). 

Les résumés (environ 400 mots), rédigés en français ou en anglais, accompagnés de 3 à 5 mots clés et d’une courte présentation biographique, sont à envoyer par e-mail au plus tard le 13 janvier 2024 aux deux organisatrices (nathalie.dupont@univ-littoral.fr et laetitia.garcia@univ-lille.fr). 

Les auteurs des propositions sélectionnées seront notifiés début février et le colloque fera ensuite l’objet d’une publication avec expertise des articles retenus. 

1 De 400% en Normandie; Esther Velasco-Ferreiro, María Concepción Parra-Meroño, Eugeni Osácar-Marzal, Miguel Ángel Beltrán-Bueno, “Analysis of the Impact of Film Tourism on Tourist Destinations”, Academy of Strategic Management Journal, vol. 20 n°2S, 2021, <https://www.abacademies.org/articles/analysis-of-the-impact-of-film-tourism-on-tourist-destinations-11323.html>, Paul Fallon and Peter Robinson, “ ‘Lest we forget’: a veteran and son share a ‘warfare tourism’ experience”, Journal of Heritage Tourism, 1-15, 2016, <http://shura.shu.ac.uk/13518/1/Fallon%20Lest%20we%20forget.pdf>, tous consultés le 10 October, 2023.

2 https://www.tourisme-cambresis.fr/maison-owen.html, consulté le 16 octobre 2023.

3 Anna Paola Bellini et Vincent Briand, « De la survie par le rire ? Les mystérieuses caricatures de Denis Guillon », Littérature et Caricature (XIXème-XXIème siècles), sous la direction de Amélie de Chaisemartin et Ségolène Le Men, revue Fabula, 2020, <https://www.fabula.org/colloques/document6889.php>, <https://asso-buchenwald-dora.com/archives/dessins-de-leon-delarbre>, <https://www.la-croix.com/Monde/Exposition-David-Olere-musee-ancien-camp-extermination-nazi-Auschwitz-2018-10-30-1300979736>, tous consultés le 14 octobre 2023. 4 <https://sjmc.gov.au/?lang=fr>, consulté le 20 octobre 2023.

5 <https://911groundzero.com>, consulté le 20 octobre 2023. 

6 https://www.visitbritainshop.com/world/en/jane-austen-self-guided-tour, https://www.britishtours.com/pride-and-prejudice-tours, https://www.nationaltrust.org.uk/discover/film-tv/jane-austen-film-and-tv-locations, https://www.nationaltrust.org.uk/discover/film-tv, tous consultés le 13 octobre 2023. Le site du National Trust indique de nombreux lieux possibles de tournage à visiter, montrant l’intéressant potentiel touristique de ces trois notions. 

7 David Lowenthal, The Past is a Foreign Country, Revisited, Cambridge: Cambridge University Press, 1985, 7. 8 <https://liverpoolbeatlesmuseum.com>, https://www.maisongainsbourg.fr, tous les deux consultés le 21 octobre 2023. 

9 David Lowenthal, op.cit., 4. 

10 <https://willcotton.com/paintings/2019>, consulté le 8 novembre 2023. 

11 Melaine Harnay, “Slavery and Plantation Tourism in Louisiana: Deconstructing the Romanticized Narrative of the Plantation Tours”, Mondes du Tourisme, n°21, 2022, <https://journals.openedition.org/tourisme/4595>, consulté le 14 octobre 2023. 

12 <https://clotilda.com>, consulté le 10 octobre  2023, et <https://www.alabamaheritage.com/places-in-

peril/oaklawn-cemetery>, consulté le 20 octobre  2023. 

13 < https://www.youtube.com/watch?v=WFXza9RH7-E >, consulté le 4 Novembre 2023. Cette émission fut diffusée pour la première fois sur la chaîne ABC en 1955 et fit partie d’un programme hebdomadaire appelé Disneyland découpé par thème selon « les mêmes quatre secteurs du parc [Disneyland] – Fantasyland, Adventureland, Frontierland, and Tomorrowland ». Janet Wasko, Understanding Disney, Balckwell Publishers Ltd.: Malden, 2001, 21, and Olivier Couderc « La collaboration entre Werhner von Braun et Walt Disney », Les 1001 anecdotes de la conquête de l’espace, <https://www.anecdotes-spatiales.com/la-collaboration-entre-wernher-von-braun-et-walt-disney/>, consulté le 5 novembre 2023. 

14 Pour The Right Stuff, voir <https://www.youtube.com/watch?v=C-qEmmpGYvA, pour Hidden Figures voir 

<https://www.nationaltrust.org.uk/discover/film-tv>, tous les deux consultés le 13 octobre 2023. 

 

Comité scientifique

  • Delphine Chambolle (Université de Lille)
  • Nathalie Dupont (ULCO)
  • Michel Felix (SKEMA)
  • Laetitia Garcia (Université de Lille)
  • Marie-Agnès Lanneaux (Université de Lille)
  • Cécilia Tirtaine (Université de Nantes)
  • Philippe Vervaecke (Université de Lille)
  • Philippe Vaesken (Université de Lille)
  • Shannon Wells-Lassagne (Université de Bourgogne)